Après Avignon, quelles salles pour les campagnes à venir ?

TRIBUNE — Patrick Lancier

L’annulation des universités d’Oser la France n’est pas un simple incident local : c’est un précédent. Si un communiqué et une pétition suffisent à fermer une salle, chaque campagne devra d’abord conquérir le droit de se réunir. Julien Aubert, lui, répond par une autre salle et une offre de débat.

Tribune de Patrick Lancier, journaliste d’investigation, Managing Editor de SLICE42 GROUP

Les précédents ont ceci de commun avec les mauvaises habitudes qu’on les prend sans y songer et qu’on s’en défait à grand-peine. Ce qui s’est joué à Avignon en l’espace de deux jours doit se lire non comme une anecdote de province, mais comme un présage.

Deux jours ont suffi

Rappelons l’enchaînement. Oser la France, fondé en 2017 par Julien Aubert, ancien député de Vaucluse et vice-président des Républicains, comptait réunir le 17 octobre, pour la troisième année consécutive au Rouge Gorge, des invités venus de bords opposés, de François-Xavier Bellamy à Juan Branco. Le 7 octobre, une vingtaine d’associations, de collectifs et de syndicats contestent la venue de Sarah Knafo et de François Fillon ; une pétition demande l’annulation. Le 9, la salle se désiste, invoquant son indépendance et un possible trouble à l’ordre public. Le lendemain, le préfet de Vaucluse, Thierry Suquet, conteste « tout risque avéré pour l’ordre public » et voit dans ce renoncement contraint « une vraie menace pour la démocratie ».

Le prix d’une salle fermée

Ce que coûte une porte close ne se chiffre pas. Les premiers lésés ne sont pas les orateurs, qui trouveront d’autres tribunes, mais les citoyens qui venaient les entendre, et peut-être les contredire. Une rencontre où devaient se croiser des voix aussi dissemblables que celles de Natacha Polony et de Sarah Knafo offrait, par nature, matière à confrontation. On l’a supprimée au nom de la lutte contre « la banalisation de certaines idées » ; on a surtout rendu banale l’idée qu’un débat peut être aboli avant d’avoir commencé.

La leçon que chacun retiendra

Ce précédent enseigne trois choses. Aux collectifs, que la méthode porte ses fruits : la pétition a accueilli le désistement d’un « Victoire ! » sans équivoque. Aux exploitants, que le danger n’est pas de refuser une réunion politique, mais de l’accueillir : un contrat conclu dès 2025 a pesé moins lourd que quarante-huit heures de réprobation. Aux organisateurs, enfin, qu’il leur faudra désormais taire le nom de leurs salles jusqu’à la dernière heure ; Julien Aubert n’a pas révélé celui du lieu qui le recevra.

Les campagnes qui viennent

Portons le regard plus loin. Que deviendront les réunions publiques quand s’ouvriront les prochaines grandes campagnes nationales ? Si chaque assemblée de l’opposition doit se négocier avec un loueur inquiet, la liberté de réunion cessera d’être un droit pour devenir une faveur. Les partis les mieux pourvus loueront de vastes enceintes ; les mouvements naissants, les candidats sans appareil dépendront du bon vouloir d’exploitants privés. La pression n’aura même plus besoin de s’exercer : la crainte y pourvoira. Le préfet a prévenu qu’« agiter le spectre de la violence pour empêcher une réunion politique est inacceptable ». Il faudra davantage qu’un avertissement pour enrayer la contagion.

Une liberté pour les uns

Car la pente, selon nous, est déjà prise. Nous tenons pour une défaillance démocratique le fait que la liberté de réunion des formations d’opposition démocratiques, de la droite républicaine aux souverainistes, se réduise en pratique à une tolérance révocable. Seule l’extrême gauche, La France insoumise en tête, nous paraît tenir la rue sans jamais craindre de trouver porte close.

Précisons-le sans détour : aucune source n’attribue à LFI de rôle dans l’épisode avignonnais ; préfecture et presse évoquent des associations, des collectifs et des syndicats. C’est une culture politique que nous visons, celle qui assigne l’adversaire au silence plutôt que de lui répondre. Ses praticiens, nous les nommons, en notre nom propre et à titre d’opinion, des fascistes rouges. Julien Aubert, de son côté, emploie le mot sans fard : « J’appelle ça du fascisme. » Et chaque fois qu’une institution déplore sans réparer, elle ajoute, par complaisance, une pierre à l’édifice du précédent.

La réponse d’Oser la France

Julien Aubert a refusé de plier. Une nouvelle salle est trouvée ; l’événement devient « Universités de résistance » ; une pétition invite à « défendre la démocratie et la liberté d’expression contre l’intimidation ». Surtout, il propose aux collectifs qui l’ont combattu un débat public le jeudi 22 octobre. Là se trouve la seule manière de défaire un précédent : opposer à la porte fermée une table ouverte. Si l’invitation est acceptée, Avignon aura donné une leçon de démocratie ; si elle est déclinée, chacun saura de quel côté se trouvait le refus du débat.

Sources

By Patrick Lancier

Patrick Lancier — journaliste. LinkedIn https://www.linkedin.com/in/patricklancier — Facebook patrick.lancier.9 — X @PatrickLancier — @CitizenKanefr — +447700004477